La rupture a marqué le peuple béninois à travers des réformes courageuses dans maints secteurs ainsi qu’avec de grandes réalisations qui ne laissent aucun Béninois indifférent. Mais malgré ces prouesses que bon nombre de Béninois saluent, la rupture s’achève sur certains grands rêves manqués. Ces grands rêves manqués révèlent la complexité de l’exercice du pouvoir d’État surtout dans un pays comme le Bénin qui accumule des décennies de retard dans tous les domaines de la vie publique. Alors, Patrice Talon s’en va mais laissant à son successeur une tâche qui s’annonce déjà coriace.
L’ère de la Rupture s’achève en laissant derrière elle un paysage national métamorphosé, mais cette transformation physique ne saurait occulter les chantiers restés au stade de promesses, dont certains pèsent lourdement sur le quotidien des populations. Le premier grand rendez-vous manqué demeure sans doute la route de contournement nord de Cotonou, un projet vital pour désengorger la métropole et fluidifier le commerce régional, mais qui n’a malheureusement pas démarré, laissant les usagers dans l’étau des embouteillages permanents. Parallèlement, le secteur aéroportuaire porte les stigmates d’une ambition inachevée. Si la Zone Industrielle de Golo-Djigbé (GDIZ) est une réalité économique palpable, elle a fini par occulter le projet initial de l’aéroport de Golo-Djigbé, dont la construction a été avortée quand bien même le complexe industriel réalisé dans une autre commune porte ce nom, créant une forme de quiproquo géographique dans l’esprit public. À l’intérieur du pays, le sentiment d’abandon est tout aussi vif avec le port sec et l’aéroport de Parakou, deux infrastructures stratégiques pour le développement du septentrion qui n’ont jamais été ressuscitées, freinant ainsi l’élan de décentralisation économique tant espéré.
Le domaine social et éducatif révèle également des zones d’ombre significatives par rapport aux engagements initiaux. La révolution annoncée de l’enseignement technique et professionnel, censée porter le taux de formation spécialisée à 70 %, s’est heurtée à une réalité bien plus modeste. Au-delà du départ d’une cohorte d’enseignants en formation vers la France, les lycées techniques et professionnels promis n’ont pas essaimé sur le territoire national, maintenant le système éducatif dans une prédominance du général qui peine à répondre aux besoins du marché de l’emploi. Cette situation est exacerbée par la précarité qui frappe le corps enseignant. La transition des vacataires vers le statut d’Aspirants au Métier d’Enseignant (AME), bien que présentant une forme d’organisation de la masse, n’a pas apporté la sécurité d’emploi attendue. Sans perspective claire de reversement en agents permanents de l’État, ces milliers de bras valides de l’école béninoise vivent dans une attente anxieuse, loin du confort social promis par la Rupture.
Sur le plan de la mobilité et de la logistique, le silence entourant le rail béninois est assourdissant. Alors que le transport ferroviaire était perçu comme le levier indispensable pour préserver la durée de vie des routes et réduire l’insécurité routière, aucune action concrète n’a permis de relancer la locomotive. L’imbroglio juridique et contractuel avec le groupe Bolloré a définitivement douché les espoirs de voir les rails relier à nouveau Niamey à Cotonou, actant ainsi l’agonie d’un patrimoine national. À cela s’ajoute le pouvoir d’achat des ménages, durement éprouvé par une pression fiscale accrue et une cherté de la vie que les augmentations de salaires ciblées n’ont pas suffi à compenser pour la majorité. La réforme structurelle de l’administration, si elle a gagné en efficacité numérique, a parfois instauré une distance entre l’État et le citoyen, laissant ce dernier avec le sentiment d’avoir été sacrifié sur l’autel de la performance macroéconomique. C’est donc un héritage contrasté que reçoit le nouveau locataire du palais de la Marina, entre des fondations solides et des aspirations populaires encore en attente de concrétisation.
Édouard ADODÉ
