Quand la délivrance d’une âme tourmentée par le diable et ses démons doit être assurée par le pasteur exorciste fils de la famille Lègba ; quand un visionnaire prophète portant le patronyme Fagnon, nom qui signifie littéralement «le Fâ est bon», doit donner des révélations de la part du Saint Esprit ; et quand un fils issu de la famille Houngbédji, nom qui signifie «sur l’ordre des divinités», se retrouve dans la nécessité de suivre Jésus-Christ ; c’est là que nous nous rendons compte de combien un nom hérité involontairement peut pousser dans un conflit identitaire à vie. Tous les Béninois voient combien Mahougnon Kakpo se bat pour se départir de son prénom chrétien «Thomas» qui est indélébile sur ses actes à l’état-civil mais trop lourd à porter quand ce dernier se met dans ses attributs de dignitaire du Vodun. De même, quand un fils prénommé «Jésukpégo», littéralement «Jesus en est capable» se retrouve à faire les rituels du Fâ, cet oracle intimement lié au Vodun, sa conviction le pousse à aller mais le prénom lui rappelle la ligne tracée par ses géniteurs. Bouraïma devenu chrétien traîne son prénom d’origine musulmane comme un poids qui s’oppose à toute autre forme de foi contraire à celle qui l’oblige à regarder vers Médine pour prier.
Ainsi, ils sont nombreux ces Béninois qui portent au quotidien ce conflit qui parfois se transforme en complexe. Que ce soit du côté des religions endogènes ou des religions révélées, certains noms ou prénoms s’opposent à la foi que professent l’individu. Et même s’il existe dans la législation béninoise des voies légales pour changer de nom à tout moment quand l’individu le décide, ce changement efface très peu le prénom ou le nom rejetés de la mémoire ou de la bouche des autres. Certains, religions imposent même un autre prénom à ceux qui s’y adhérent après avoir fait des expériences non concluantes ailleurs. Par contre, d’autres ont fini par comprendre que le changement du prénom ou du patronyme n’est pas l’essentiel mais plutôt l’engagement de l’individu dans sa croyance.
Alors, chez nous, le nom et le prénom sont encore loin d’être des identifiants de la religion d’appartenance de son porteur. Par conséquent, il n’est plus rare de rencontrer un pasteur Abdoul Malick à l’église, Jérôme comme imam d’une mosquée quand bien même la religion a réussi à lui octroyer Djamilou. De même, Hounnon Matthieu en plus des autres noms que lui impose son titre de dignitaire de religion traditionnelle esquisse fièrement des pas de danse à Ouidah pour célébrer ses ancêtres aux Vodun Days. Tout comme lui, Avocè Houndjènoukon veille scrupuleusement sur ce prénom qui lui a été donné au couvent tout en interdisant à n’importe qui de l’appeler par Paul qui lui a été attribué à sa naissance tout en gardant à l’esprit que son prénom d’adepte ne l’accompagnera jamais dans son voyage dans l’au-delà, il lui sera arraché à la tombe. Avec son pagne bien noué à la poitrine, parée de ses perles de distinction, Tassinon Marie-Christine, prénom qu’elle a reçu à la naissance suivant le calendrier grégorien, ne manque pas de faire des libations pour les mânnes de ses ancêtres sous son prénom d’adepte Lissassi.
De toutes les façons, à la recherche de son équilibre intérieur et la paix avec lui-même chacun se retrouve pourchassé par les fantômes d’un nom ou d’un prénom hérités. Ces fantômes, on n’arrive jamais à les fuir définitivement et on finit toujours à s’y accommoder par l’insensibilité que crée le temps.
Édouard ADODE












